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Harms : un Ionesco russe ?

Daniil Harms (30 décembre 1905 – 2 février 1942 ) est un poète satiriste du début de l’ère soviétique. Il est considéré comme un précurseur de l’absurde.

Son œuvre est essentiellement constituée de courtes vignettes, ne faisant souvent que quelques paragraphes, où alternent des scènes de pauvreté ou de privations, des scènes fantastiques ressemblant parfois à des descriptions de rêves, et des scènes comiques. Comme le dit Georges Nivat, « Harms appartient sans conteste à la grande famille des désespérés rigolos ». Les choses, les images, les personnages disparaissent souvent même avant de commencer à exister.

Le monde de Harms est imprévisible et désordonné, ses personnages répétant sans fin les mêmes actions ou se comportant de façon irrationnelle, des histoires linéaires commençant à se développer étant brutalement interrompues par des incidents qui les font rebondir dans des directions totalement inattendues.

Considéré comme un ennemi du régime stalinien, Harms ne put publier de son vivant que deux textes : l’essentiel de son œuvre fut diffusée clandestinement. Il fut réhabilité en 1956. Seules ses poésies pour enfants furent republiées en URSS, à partir de 1962. Son œuvre est aujourd’hui appréciée en Russie. Elle a été traduite en français.

Souvent très courts, ses textes illustrent tous les travers du régime soviétique de l’époque. Précurseur du théâtre de l’absurde, avec un sens de l’humour grinçant, Harms met en scène des personnages qui répètent sans cesse les mêmes actions et les mêmes explications en variant légèrement le point de vue. Ces personnages se comportent de façon excentrique ou pour le moins incompréhensible voire irrationnelle. Ils mettent fin à leur récit obsessionnel pour enchaîner banalités sur banalités.

Une mise en scène magistrale

Le décor est planté : un piano droit à moitié désossé, un canapé et une table avec un peu de nourritures et des boissons. Trois comédiens épatants et aussi « décalés » que les textes de Harms donnent une lecture jouée d’une vingtaines de textes synthétisant l’oeuvre de Harms. De courts monologues décapants jusqu’à des dialogues complètement déconstruits… Les comédiens ont été les interprètes d’une distanciation propres aux textes mêmes de Harms.

François Kergoulay, le metteur en scène de Harms night, a bien compris l’oeuvre de Harms. Par le caractère absurde de sa poésie, Harms dénonce tous les totalitarismes et montre le chemin d’une vraie liberté, faite d’un dynamisme et d’une profondeur qui touchent chacun d’entre nous. Le spectacle est un récital théâtralisé. Les acteurs incarnent  des poètes qui échangent, improvisent, chantent, mangent et répondent au téléphone.  Ils se parlent, s’adressent parfois au public parce que, comme le dit Peter Brook, « l’imagination n’a pas de forme ». Ils sont dans leur vie d’artiste au quotidien. Il y a des lettres lues, des états d’âme explosifs, des silences éloquents …et sur la table de la vodka et des cornichons.

La musique accompagne les personnages tout au long du spectacle. C’est un choix de metteur en scène du fait de la musicalité des textes.

Un devant de scène remarquable et remarqué au Studio Raspail

Après cette pièce de théâtre, les spectateurs ont pu échanger avec Jean-Philippe Jaccard, premier traducteur de Harms en français. Non seulement Jean-Philippe Jaccard a consacré sa thèse de doctorat à Daniil Harms dès 1991, mais faute de photocopieuses, il a été contraint de recopier à la main, des mois durant, les manuscrits en prose du poète russe, déposés à la bibliothèque publique de Leningrad. Ces écrits n’avaient alors jamais été édités !

Avec ce devant de scène, nous comprenons mieux la quête spirituelle voire mystique de Harms. Cette quête mystique est partout dans son oeuvre : du music-hall à la guignolerie. La foi de l’auteur est complexe à cerner. Pour Harms, la foi est un effort… Pour répondre à des questions essentielles, Harms va loin : il utilisera magie noire, occultisme, kabbale, etc.

Pour aller plus loin

http://www.youtube.com/watch?v=7X5kf6ZD5hE